Secteur
anglais, trois heures et demi de l'après-midi.
Dans une batterie voisine de la sienne, le capitaine Mercer, de la Royal
Horse Artillery, aperçoit, tout en donnant ses ordres de tir,
des hommes désharnacher un des chevaux et le chasser.
Blessé, sûrement, pense Mercer, qui est pourtant très
vite intrigué par le manège de l'animal : celui-ci va
d'un caisson à l'autre, d'où il est repoussé avec
impatience par les artilleurs qu'il gêne dans leur travail. Deux
ou trois d'entre eux finissent par le tirer vers l'arrière.
A peine a-t-il reporté son attention sur ses pièces, que
Mercer entend une "exclamation d'horreur" - l'expression est
de lui - poussée par plusieurs de ses soldats.
Cette fois, Mercer se dérange pour faire cesser ce manège
qui jette le trouble dans sa batterie.
En s'approchant du cheval, il le voit appuyé à deux de
ses congénères attelés à un caisson de munitions,
comme pour chercher réconfort auprès d'eux. Les responsables
du caisson s'efforcent par la parole et par le geste, mais sans brutalité,
de repousser l'animal.
Parvenu près du cheval, Mercer, enfin, comprend la raison de
l'effroi des canonniers : un boulet a arraché toute la partie
inférieure de la tête, juste au-dessous des yeux. Malgré
les flots de sang qui s'écoulent de la blessure, le malheureux
animal vit encore, et, de son regard affolé, semble supplier
qu'on ne l'éloigne pas de ses compagnons.
Epouvanté, Mercer se tourne vers l'un de ses subordonnés,
un vétéran nommé Price, et lui ordonne de mettre
un terme à l'abominable souffrance, qui ne peut plus s'exprimer
que par cet insupportable regard.
Price s'approche alors de la malheureuse bête et lui plonge son
sabre dans le coeur. (Jean-Claude Damamme "La Bataille
de Waterloo")